
Et voilà ! Trois volatiles échappés et c’est le drame chez les bipèdes. Que font-ils donc tous, à être agglutinés devant la boîte à poussins ? Encore une après-midi de perdue, avec un glissement des conversations intellectuelles dans le registre des éclosions ! Leurs poussins accaparent toutes les discussions, ils nous ont détrônés. Il est question de pododermatite, de couvaison passive, de température de la couveuse, et j’en passe. Leur programme » nourriture spécial poussin » du matin jusqu’au soir, sur Télé-Poulettes, j’en ai ras le toupet. Pépé aussi d’ailleurs, en a marre, il est le seul à prendre de mes nouvelles discrètement ; même ma mémé m’a presque oublié !
Mais le pire, c’est qu’ils ne parlent que de ça et moi, je n’aurai même pas le droit d’aller voir leurs « nuggets ». En même temps, c’est pas comme si je faisais partie de la famille.
J’ai bien peur que la ségrégation affective ait fait son entrée dans la fratrie aviaire : aucune visite n’est acceptée. C’est l’autonomie assumée pour que madame la Marquise de Pompadour puisse sereinement affirmer son nouveau statut de parent, et elle s’y croit déjà dur comme fer. « Je vous ferai signe en temps voulu pour que vous veniez admirer ma huitième merveille du monde » , nous martèle-t-elle à l’envi. On l’avait tous compris, Pompon, c’était pas la peine de nous le claironner à chaque occasion. En même temps, je reconnais que le gros balourd de bipède qui sent fort et qui parle haut, n’a rien à faire dans une délicate nurserie zen et aseptisée du poulailler.
Pendant tout le temps où nos amis volatiles planent et gazouillent sur le miracle de la vie et de l’éclosion magique, présente et à venir, le vrai drame se joue dans mon pré. Je regarde Jack et Joe, j’ai l’estomac vide, et nous nous apitoyons sur notre sort avant de tous sombrer dans un coma digestif. Heureusement que ma Tatie adoptive n’est pas loin: elle, elle seule, est en mesure de me comprendre et d’assurer notre survie, face à ce jeûne dramatique et prolongé.
Kandide