Le Standard des urgences ou le syndrome de la case cochée

Mémé est alitée, le corps figé par la douleur. Son cou emprisonné dans une minerve qui lui remonte les joues jusqu’aux oreilles, ses yeux, vidés par la douleur intercostale, fixent le plafond. De sa main droite, elle tient un téléphone pour appeler le samu.

A l’autre bout de la ligne , une jeune interne femelle en fin de cursus, elle a la pâleur de mes balsanes et son visage présente une topographie d’une richesse géologique remarquable: les micro-kystes de stress disputent le terrain aux papules de la malbouffe. C’est un peu le syndrome du « masque de l’interne », cette éruption cutanée à libération prolongée, provoquée par l’abus de café tiède du distributeur et des sandwiches triangle « thon-mayo » de l’avant-veille.

La pimprenelle porte la blouse blanche réglementaire, trop grande pour ses épaules tombantes, dont les poches sont lestées d’un traité de thérapeutique de poche, de trois stylos publicitaires qui fuient et d’un smartphone greffé à la paume de sa main. Son stéthoscope dernier cri est arboré autour de son cou avec fierté et son utilité actuelle se limite à écouter les battements de son propre cœur paniqué, face au flux incessants d’appels des patients sur la plate-forme.

Placée sous la surveillance lointaine — mais juridiquement indispensable — d’un toubib senior qui en est à son troisième double expresso dans le bureau du fond, dame donzelle est investie d’une mission divine. Elle a validé ses examens, elle a donc le droit de réguler et d’enlever au bout de son nez son petit monde téléphonique . Elle possède le pouvoir de vie, de mort et d’ordonnance sur la plèbe qui ose souffrir en dehors des grilles d’évaluation informatiques. D’ailleurs elle n’écoute pas ce que lui dit mémé, elle se contente de lui dire que 25 + 25 font 50, lorsque mémé lui explique qu’elle a déplacé successsivement des sacs de 25 kg de graines pour ses bêtes; à ce moment précis , j’ai été tenté d’intervenir pour lui expliquer que porter 25 kg ou le double en une seule prise n’avait pas la même incidence sur le corps fragile de mémé.

Grisée par cette autorité toute fraîche, l’œil rivé sur son double écran d’ordinateur, dame donzelle applique la Méthode Globale, le «  Poucet et l’écureuil » du carabin;

Elle s’entraîne à un ton doctoral, péremptoire, mâtiné d’un détachement clinique qu’elle imagine digne d’un chef de clinique de l’hôpital. Elle utilise des mots de quatre syllabes pour masquer le fait qu’elle est à deux doigts d’appeler sa mère pour savoir comment on soigne un torticolis.

 Pour elle, le patient n’est plus un être humain comme elle, il est une variable algorithmique. Si la réalité du terrain ne rentre pas dans les cases de son logiciel standardisé, c’est la réalité qui a tort. J’ai vu l’incarnation vivante du Schtroumpf à Lunettes en milieu hospitalier : « Le protocole dit que deux fois vingt-cinq font cinquante, donc vous avez triché avec la physique, Madame. »

Elle terminera sa garde à 8 heures du matin, persuadée d’avoir sauvé la France d’une épidémie d’analphabétisme mathématique, tout en grattant nerveusement son acné de fin de pousse. Moi j’observe la scène et je me dis que j’ai de la chance d’avoir un vétérinaire humain, tout à fait adorable et compréhensif, qui n’a pas besoin de rabaisser mémé pour asseoir son autorité téléphonique d’homme de science.

Kandide

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